La phrase latine du mois : Homo homini lupus
par Estelle Debouy
Non, ce n’est pas chez Hobbes qu’on lit pour la première fois ce proverbe, mais chez Plaute : dans l’Asinaria, 487-495, l’esclave Léonidas tente de récupére de l’argent d’un marchand qui refuse obstinément de le lui remettre au motif qu’il ne veut traiter qu’avec le maître, faute de pouvoir faire confiance à l’esclave :
[…] Leo. Sequere hac ergo.Praefiscini1 hoc nunc dixerim : nemo etiam me accusauit
Merito meo, neque me alter est Athenis hodie quisquam,
Cui credi recte aeque putent. Mer. Fortassis. Sed tamen me
Numquam hodie induces, ut tibi credam hoc argentum ignoto.
Lupus est homo homini, non homo, quom qualis sit non nouit.
Proposition de traduction :
Léo. Suis-moi. Par ici. Soit dit sans offenser, je n’ai jamais mérité d’accusation, et l’on ne trouverait pas mon pareil à Athènes aujourd’hui, à qui l’on pourrait faire confiance de la même façon en toute sécurité.
Le Marchand. Peut-être. Mais cependant tu ne m’amèneras jamais aujourd’hui à te confier cet argent à toi, un inconnu. L’homme est un loup pour l’homme, non un homme, tant qu’on ne sait pas qui il est.
Depuis les fables d’Ésope et de Phèdre jusqu’à La Fontaine, le loup représente par nature la cruauté, la sauvagerie, l’obstination et souvent la mauvaise foi. Chez Phèdre, il est qualifié de latro (brigand) dans « Le loup et l’agneau » (v. 4) et incarne cet improbus (méchant) dans « Le loup et la grue » (v. 1).
Phèdre, « Le loup et l’agneau » :
Tunc fauce improba
latro incitatus iurgii causam intulit. |
Alors, excité par son gosier insatiable, le brigand chercha un prétexte de querelle. |
Phèdre, « Le loup et la grue » :
Qui pretium meriti ab improbis desiderat bis peccat. | Qui attend des méchants le prix d’un service commet une double faute. |

La Fontaine, quant à lui, le qualifie de « bête cruelle » (Le loup et l’agneau). On se souvient aussi de la tirade qu’on trouve dans la bouche d’Alceste qui fait écho aux propos du marchand de Plaute : « Puisqu’entre humains ainsi vous vivez en vrais loups » (Misanthrope, V, 1, v. 1523).
Un peu d’étymologie :
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- On oublie souvent que le verbe credo, -ere, credidi, creditum, s’il signifie au figuré « avoir confiance », signifie au sens propre « confier en prêt ». C’est le cas dans cet extrait de Plaute où le marchand se plaît manifestement à jouer sur les mots. Notre langue a tiré du latin des mots relevant aussi bien du sens figuré, comme « crédule », que du sens propre, comme « crédit ».
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- La racine -duc- est à l’origine de bien des noms de notre langue : nous avons ici induco, qui a donné « induire », « induction », mais aussi seduco qui signifie d’abord « emmener à l’écart, prendre à part », puis « séparer » et qui, dans les textes chrétiens, a pris le sens de « séduire, corrompre », d’où notre nom « séduction ». Le nom dux, quant à lui, même s’il a donné « duc » en français, est bien entendu à l’origine du « duce » italien.
1Cet adverbe, formé de la préposition prae et du verbe fascino, signifie littéralement « loin de faire des charmes (dans le sens de maléfices), sans porter malheur », d’où la traduction de cette expression qui a fini par se figer : « soit dit sans offenser ».
Pour aller plus loin :
Cette chronique est adaptée de Ipse dixit! Le latin en bref d’Estelle Debouy
Dans ce livre, Estelle Debouy souhaite laisser la parole aux auteurs latins : ainsi, plutôt que de lui faire réviser des règles de grammaire, elle propose au lecteur qui a le désir de perfectionner son latin, de se replonger dans la lecture des grands auteurs de l’Antiquité latine. À travers la lecture bilingue de proverbes latins en contexte, ce livre permettra au lecteur de se remettre de façon plaisante à l’apprentissage de la langue.